Une histoire de sous-sol

L'épisode 7 entraîne vers le XIXe siècle, à une époque où l'économie du plâtre fait son apparition et modèle le territoire. Si l'enquête généalogique est une histoire de sous-sol en terme de psychologie, le sous-sol devient alors concret....

Une économie oubliée

Lorsque j’ai commencé cette histoire, je ne m’étais jamais intéressée au métier de mes ancêtres. À un moment, ma tante m’avait glissé « qu’ils avaient des fours à chaux », mais cela n’avait pas spécialement retenu mon attention. En plus, il s’est avéré que le terme n’était pas exact, il s’agissait en fait de fours à plâtre comme il me serait précisé plus tard. J’avais tout de même étudié le topoguide de ce secteur de Seine-et-Marne, qui mentionnait des plâtrières du côté du hameau de Vendrest ; j’avais été voir, je n’avais rien trouvé. Lors de ma première visite à la mairie de Cocherel, pour plonger dans les archives de l’Etat civil, j’avais posé la question du lieu de ces exploitations à la secrétaire de mairie qui m’avait répondu n’en avoir jamais entendu parler.

Il m’a fallu la rencontre avec Vincent Farion, le directeur du musée du plâtre de Cormeilles-en-Parisis, et l’historien Jacques Hantraye, pour mesurer l’importance de la fabrication du plâtre dans ce secteur. Si l’exploitation du gypse existe depuis l’époque romaine, elle a connu un essor au XIXe siècle, avant de se résorber progressivement. Le gisement de Cocherel est petit et n’a pas résisté à la mutation industrielle, à la concentration des moyens de production qui s’est mis en place au tournant du siècle. Grâce à eux, j’ai découvert tout un monde: un gisement en sous-sol, et c’est pour cela que je n’en voyais aucune trace dans mes explorations du territoire ; la création de minuscules ports pour acheminer le matériau vers les centres urbains, et cela éclairait la toponymie de lieux-dits sur la Marne, où croyant aller voir un lieu aménagé avec peut-être des guinguettes je n’y avais trouvé qu’un morceau de nature. Vincent Farion et Jacques Hantraye m’ont aussi décrit un monde rural bien plus complexe que ce que je croyais: des cultivateurs qui étaient aussi de petits exploitants ; la présence de fours, et donc de grandes cheminées, à proximité des maisons ; tout un monde de galeries en sous-sols dont les spéléogues Patrick et Joëlle Pallu, qui ont écrit le livre « souterrains et carrières d’Annet-sur-Marne », m’ont dit qu’elles n’étaient plus accessibles au public, trop dangereuses – d’autant qu’il n’y pas de plan de prévention des risques dans ce secteur de la Seine-et-Marne. On peut voir certaines images contemporaines de ces carrières dans l’ouvrage l’Atlas des carrières parisien. Elles ont été réalisées par le photographe Emmanuel Gaffard. Il y a aussi bien sûr les cartes postales anciennes qui montrent des petites et des grandes exploitations, dont une, gigantesque à Montreuil, cohabitant avec les fameux murs à pêche, issus d’une autre histoire socio-économique ancienne.

livre PalluMais ce grand récit du plâtre recélait aussi une surprise pour moi : La carrière était en sous-sol, on y descendait par des puits profonds de 15 à 20 mètres. L’histoire des puits de Cocherel avait pour moi son pesant d’imaginaire, depuis que ma tante m’avait rapporté les tribulations de ma famille vers septembre 1914, dont j’ai fait mention à l’épisode 2. Devant l’avancée des Allemands, ma famille s’est réfugiée à Cocherel et à son arrivée avait trouvé le village désert. Il ne restait que le curé. Il leur avait alors dit que les habitants avaient fui et jeté tout leur or dans les puits.

À l’époque, j’avais sans même réfléchir interprété qu’il s’agissait de puits d’eau. Mais comment espérer alors récupérer son bien dans ces conditions ? À quoi bon ? Maintenant, je comprend qu’il s’agissait de lieux bien connus, que les habitants ou anciens (puisque les carriers n’étaient plus en activité) avaient l’habitude d’y descendre, et c’était très légitime au contraire de penser que l’or y serait en sécurité. Une armée en campagne n’allait pas s’amuser à descendre dans ces puits. J’avais évoqué cette histoire des puits et de l’or jeté à fond perdu dans un groupe de thérapie. La psychanalyste m’avait dit qu’il y avait alors un trésor à trouver…? À vrai dire, je le cherche encore, mais je sens que cette vision du sous-sol, creusé par mes ancêtres (ainsi que cela sera raconté à l’épisode 11), lieu de dilution, de dilapidation, d’insécurité, transformé en lieu de la sécurité est un élément important de ce trésor à trouver. J’imagine hélas que ce sera de l’ordre du symbolique mais c’est déjà ça.

Bagnolet Carrière

 

Comment décrypter ce qui n’est pas dit avec les mots ?

La toponymie

L’épisode 6 est celui où la recherche de La Renarde bascule. Jusque-là, on tâtonne ; tout d’un coup, un axe apparaît : la nécessité d’aller voir sur place, de se frotter au site. Les mots ne suffisent plus. Il faut mettre en jeu le corps, capter physiquement les sensations d’un lieu.

Différentes strates du monde

Dans cet épisode, on scrute le paysage, le territoire. L’espace peut-il apporter des réponses à des questions que l’on ne sait pas cerner ?
Dans une des bulles, l’historien Jacques Hantraye donne une piste :
la toponymie raconte la manière dont les hommes ont modelé un territoire, dont ils l’ont exploité, occupé, dont ils se le sont partagé. L’espace parle. Il est modelé par la géographie, puis par l’histoire.
Il raconte aussi nos affects, quand nous nous installons à côté ou loin de quelqu’un. Il parle de nos goûts, de notre culture esthétique personnelle, quand les lieux que nous aimons sont épurés ou chargés d’objets ; rocailleux ou verdoyant, plats ou accidentés.

se frotter aux lieux
La Renarde : la nécessité de se frotter aux lieux

Nous ne leur avons pas donné la parole dans cet épisode ou dans le feuilleton, mais un sourcier sentirait l’eau, un paysagiste pourrait dire qu’une ligne de peupliers témoigne de sa présence en sous sol, un architecte pourrait parler des vents dominants en regardant les maisons traditionnelles. Pour autant, ces savoirs n’épuisent pas la compréhension du réel. Le peintre et écrivain Henri Cueco aborde le paysage comme un champ de projection des préoccupations personnelles de chacun. Quand lui voit la beauté d’un champ de Colza, un paysan y lit la nature du sol.
De même, dresser son arbre généalogique, en soi, ce n’est rien. Il faut la méthode que propose la psychanalyse transgénérationnelle pour en faire un outil efficace d’investigation personnelle.

Naître à soi

 

Le monde est ainsi fait de strates, que nous cherchons à décrypter pour nous orienter dans l’existence.

Plusieurs langages coexistent, chacun avec leurs limites, ou celles que nous lui donnons.

Épisode 1 « quand je ne savais rien »

Ça y est, le premier épisode de La Renarde est en ligne ! (avec les premières minutes en accès libre). Dans celui-ci, il est question de l'origine de la démarche, et du cadre de cette enquête fascinante.

La narratrice se remémore les maisons familiales qui ont compté pour elles. L’une d’entre elle a été vendue il y a bien longtemps mais demeure toujours présente dans l’imaginaire familial : elle est située en Seine-et-Marne, dans le village de Cocherel, tout près de Meaux.

 

On y rencontre aussi :

  • Nathalie Heinich, pour une approche sociologique des rapports maisons-familles

    L'interview est à retrouver dans la malle de La Renarde
    L'interview est à retrouver dans la malle de La Renarde

Anne Debarre, architecte, donne un éclairage historique de l'architecture domestique et l'évolution des habitations dans leur contexte social.

Le rapport maison & territoire dans l'histoire
Le rapport maison & territoire dans l'histoire
  • Une introduction à la psychanalyse transgénérationnelle avec Bruno Clavier et Danièle Flaumenbaum
Une introduction à la psychanalyse transgfénérationnelle
Une introduction à la psychanalyse transgénérationnelle

Pour s'abonner, et soutenir le projet, rendez-vous sur le site. Retrouvez les anecdotes du tournage dans la rubrique making of du blog.

Cocherel

Cocherel est situé sous un couloir aérien… Difficile d’avoir des moments bucoliques, mais au montage le son de ces avions donnait une ambiance un peu étrange, qui allait bien au film.

Revenir sur les traces du passé, à Cocherel
Revenir sur les traces du passé, à Cocherel

Une des premières fois où je suis allée à Cocherel, j’ai pu parler avec la propriétaire et elle m’a fait entrer dans la maison. Ensuite, je crois qu’elle ne m’a pas reconnue et qu’elle s’est inquiétée de me voir rôder autour de chez elle. Lorsque nous sommes allés tourner à Cocherel, je me suis sentie incapable d’y rentrer et j’ai préféré reconstituer le souvenir en maquette.

la maison de Cocherel se reconstruit en maquette
la maison de Cocherel se reconstruit en maquette

Ma recherche généalogique

Lorsque j’ai commencé à écrire le texte qui sert de colonne vertébrale au projet La Renarde, je ne savais pas où j’allais. La sociologue Nathalie Heinich témoigne d’ailleurs de cela dans le webfeuilleton : lorsque quelque chose pousse, c’est très douloureux de ne pas le faire exister. C’était dans un moment de crise familiale, une tante dont nous étions proches devait partir en maison de retraite, elle le vivait mal, je devais vider sa maison seule, c’était dans un pays où je ne connaissais pas grand monde. En plus, c’était au moment de Fukushima et je suivais comme vous sans doute le déroulement de la catastrophe à la télévision. La vieille télé a fait partie du dernier convoyage à la déchetterie et lorsque je l’ai éteint, j’ai eu l’impression d’être coupée du monde.

la maison qui se construit
C’est vraiment magique de voir apparaître des personnes : elles naissent, se marient, ont des enfants, pratiquent un métier, meurent ; les lieux de vie changent entre la naissance, le mariage et la mort.

Il est venu une histoire qui serpente dans les méandres de ma famille sur un siècle et demi, en quête d’une arrière-arrière grand-mère, gommée de l’histoire familiale. Je fais partie d’une famille où les hommes se taisent et les femmes racontent. Je sais quand et où mes parents se sont rencontrés, ce que ma mère a pensé du premier regard et du premier baiser. Ma tante a un livre en cuir de photos qui date de la seconde moitié du XIXe siècle, que ma sœur a légendé à un moment donné. J’ai fait un film, « le temps de la brèche » au moment du décès de mon père en 2003 et appris beaucoup de choses sur la branche paternelle de la famille. J’avais l’impression de savoir, et surtout de chercher autre chose que des dates : des dynamiques de vie. Puis, les enjeux se sont précisés.

J’ai ainsi ressenti comme une décharge électrique en lisant un article sur le musée de la grande guerre à Meaux, qui allait ouvrir le 11/11/11. Il parlait de l’importance de cette guerre sur la vie des familles. Dans la mienne, personne n’est mort à la guerre, la shoah n’a même pas touché le rameau concerné par la judaïté, cela me semble aujourd’hui très particulier. Mais c’est ainsi que j’ai tout d’un coup saisi l’importance du parcours de mon arrière-grand-père, qui fut fait prisonnier très tôt durant le siège de Maubeuge et passa la majeure partie de la guerre dans un camp en Allemagne. Cela a orienté mon enquête vers la branche de ma famille qui vivait dans un village du fin fond de l’Ile-de-France, Cocherel, en Seine-et-Marne, près de Meaux et de Lizy-sur-Ourcq. C’est là où la recherche généalogique proprement dite m’a saisie : inscription à généalogie.com, lettres aux notaires et à l’état-civil, soirées sur internet à explorer les archives en lignes, etc…

C’est vraiment magique de voir apparaître des personnes : elles naissent, se marient, ont des enfants, pratiquent un métier, meurent ; les lieux de vie changent entre la naissance, le mariage et la mort. On peut imaginer des goûts, des trajectoires, s’y reconnaître. Certains prénoms parcourent l’arbre, en dessous ou en dessus d’une sorte de ligne de flottaison, c’est-à-dire donnés en premier ou deuxième, qui en font les prénoms usuels ou simplement ceux de l’état-civil. À un moment, on sent que la société change, les couples montrent un désir d’inventer leur vie en choisissant un premier prénom sans lien avec les ascendants, le prénom passe en second prénom, il devient socialement invisible, seuls les proches connaissent son existence. Dans cette branche familiale, c’est le prénom André que je vois sinuer d’hommes en femmes sur 10 générations. Je le perçois comme un message, que l’on se fait passer, une forme d’élection dans l’arbre familial. Election de quoi, je ne le sais pas encore, mais le projet La Renarde s’attarde en tout cas un moment sur ces choix de prénoms.

L’autre grande découverte que j’ai faite en travaillant sur le projet, c’est l’existence de cultures familiales autour du travail. Je sais bien que j’enfonce une porte ouverte : tout le monde a bien conscience de venir de familles d’enseignants, d’ouvriers, de médecins, etc. Mais moi, je ne le savais pas ! Mais n’est-ce pas justement le ressort de la recherche généalogique, que de se chercher à se réinscrire dans sa lignée… ? Dans une époque où le libéralisme depuis le XVIIIe siècle et l’ultra-libéralisme depuis quelques décennies a dispersé les familles et dilué les liens et les mémoires. Pratiquer la recherche généalogique serait alors un acte politique, un acte de résistance culturelle ? Je le crois….

La recherche généalogique m’a en tout cas permis de découvrir que j’étais issue d’une famille d’exploitant de gypse, la ressource naturelle du plâtre. Moi qui pensais que mon intérêt pour l’architecture venait d’une inclinaison personnelle ! Je me souviens de ma sidération lors de l’entretien avec l’historien Jacques Hantraye, qui apporte son éclairage dans la Renarde. Ses méthodes et son habitude de recherche dans les archives lui ont permis de remonter beaucoup plus vite que moi beaucoup plus haut dans mon ascendance et surtout de mettre la main sur les métiers. Allié à son talent de conteur, il m’a brossé un tableau de la société de ce coin de Seine-et-Marne vers la moitié du XIXe siècle, qui débouchait sur l’aménagement du territoire, avec la création de petits ports sur la Marne pour acheminer les marchandises et l’immigration paysanne dans le quartier de Belleville, tout près d’où je vis actuellement…

Parler des carrières de gypse n’était pas sans ironie et j’aimerai conclure sur cet aspect curieux des choses que parfois la recherche généalogique met à nu, cette impression que la vie se moque, voire parfois rit de nous pauvres mortels qui nous échinons à nous inscrire dans le temps. Partie pour une enquête sur les tréfonds de mon existence psychologique et familiale, je suis tombée sur un problème contemporain de désordre public. Mal répertoriées, fermées depuis un siècle et demi, les carrières de ce secteur de la Seine-et-Marne perturbent le territoire. L’eau s’infiltre, provoquant des effondrements du sol en surface, les fontis. Des gens se retrouvent du jour au lendemain avec de grands trous dans leurs jardins ! Et tout cela est de la faute de mes ancêtres !