Épisode 1 « quand je ne savais rien »

Ça y est, le premier épisode de La Renarde est en ligne ! (avec les premières minutes en accès libre). Dans celui-ci, il est question de l'origine de la démarche, et du cadre de cette enquête fascinante.

La narratrice se remémore les maisons familiales qui ont compté pour elles. L’une d’entre elle a été vendue il y a bien longtemps mais demeure toujours présente dans l’imaginaire familial : elle est située en Seine-et-Marne, dans le village de Cocherel, tout près de Meaux.

 

On y rencontre aussi :

  • Nathalie Heinich, pour une approche sociologique des rapports maisons-familles

    L'interview est à retrouver dans la malle de La Renarde
    L'interview est à retrouver dans la malle de La Renarde

Anne Debarre, architecte, donne un éclairage historique de l'architecture domestique et l'évolution des habitations dans leur contexte social.

Le rapport maison & territoire dans l'histoire
Le rapport maison & territoire dans l'histoire
  • Une introduction à la psychanalyse transgénérationnelle avec Bruno Clavier et Danièle Flaumenbaum
Une introduction à la psychanalyse transgfénérationnelle
Une introduction à la psychanalyse transgénérationnelle

Pour s'abonner, et soutenir le projet, rendez-vous sur le site. Retrouvez les anecdotes du tournage dans la rubrique making of du blog.

Au sujet des animaux et des arbres

La référence au renard 

Cette histoire spartiate racontée au début de l'épisode est finalement un écran de fumée, une autre version, bien plus belle, m’a été révélée à la fin du montage… Mais il est trop tôt pour la dévoiler !

Au début, bien sûr, je pensais filmer un renard, mais le seul que j’ai vu était en train d’être dévoré par des chiens ! Et il n’existe pas d’élevage de renard, c’est un animal qui ne se laisse pas domestiquer ou élever… d'où l'idée du masque.

le masque du renard
le masque du renard

 

Et les oiseaux ?

Comme les renards, les moineaux sont des espèces libertaires qui se laissent mourir plutôt que de vivre en captivité. Je n’aurais jamais pu mettre en scène ce moment. Mais j’y étais, je l’ai filmé, et il trouvé sa place dans le film bien plus tard.

Le cheval

La statue du petit cheval dans l'épisode 1 se trouve dans un parc, à Lausanne, et c’est un de mes premiers souvenirs d’enfance. Je me souviens de la lune qui se reflétait dans le bassin. La sculpture était malhabile, elle me semblait faite pour les enfants. Pendant longtemps, je n’ai pas su pourquoi je revenais inlassablement filmer cet endroit. Disons que, dans la construction du film, elle est un indice de la présence des ancêtres...

Les arbres

Tout au long des cinq années de gestation de ce projet, j’ai filmé une sorte de collection d’arbres : la forêt limousine, les arbres tourmentés du plateau de l’Aubrac ; le vert incroyable, la mousse, de ces arbres qui ont l’air de sorcières, dans un air saturé de pollen, quelque part près de Rocamadour…

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Cocherel

Cocherel est situé sous un couloir aérien… Difficile d’avoir des moments bucoliques, mais au montage le son de ces avions donnait une ambiance un peu étrange, qui allait bien au film.

Revenir sur les traces du passé, à Cocherel
Revenir sur les traces du passé, à Cocherel

Une des premières fois où je suis allée à Cocherel, j’ai pu parler avec la propriétaire et elle m’a fait entrer dans la maison. Ensuite, je crois qu’elle ne m’a pas reconnue et qu’elle s’est inquiétée de me voir rôder autour de chez elle. Lorsque nous sommes allés tourner à Cocherel, je me suis sentie incapable d’y rentrer et j’ai préféré reconstituer le souvenir en maquette.

la maison de Cocherel se reconstruit en maquette
la maison de Cocherel se reconstruit en maquette

Ma recherche généalogique

Lorsque j’ai commencé à écrire le texte qui sert de colonne vertébrale au projet La Renarde, je ne savais pas où j’allais. La sociologue Nathalie Heinich témoigne d’ailleurs de cela dans le webfeuilleton : lorsque quelque chose pousse, c’est très douloureux de ne pas le faire exister. C’était dans un moment de crise familiale, une tante dont nous étions proches devait partir en maison de retraite, elle le vivait mal, je devais vider sa maison seule, c’était dans un pays où je ne connaissais pas grand monde. En plus, c’était au moment de Fukushima et je suivais comme vous sans doute le déroulement de la catastrophe à la télévision. La vieille télé a fait partie du dernier convoyage à la déchetterie et lorsque je l’ai éteint, j’ai eu l’impression d’être coupée du monde.

la maison qui se construit
C’est vraiment magique de voir apparaître des personnes : elles naissent, se marient, ont des enfants, pratiquent un métier, meurent ; les lieux de vie changent entre la naissance, le mariage et la mort.

Il est venu une histoire qui serpente dans les méandres de ma famille sur un siècle et demi, en quête d’une arrière-arrière grand-mère, gommée de l’histoire familiale. Je fais partie d’une famille où les hommes se taisent et les femmes racontent. Je sais quand et où mes parents se sont rencontrés, ce que ma mère a pensé du premier regard et du premier baiser. Ma tante a un livre en cuir de photos qui date de la seconde moitié du XIXe siècle, que ma sœur a légendé à un moment donné. J’ai fait un film, « le temps de la brèche » au moment du décès de mon père en 2003 et appris beaucoup de choses sur la branche paternelle de la famille. J’avais l’impression de savoir, et surtout de chercher autre chose que des dates : des dynamiques de vie. Puis, les enjeux se sont précisés.

J’ai ainsi ressenti comme une décharge électrique en lisant un article sur le musée de la grande guerre à Meaux, qui allait ouvrir le 11/11/11. Il parlait de l’importance de cette guerre sur la vie des familles. Dans la mienne, personne n’est mort à la guerre, la shoah n’a même pas touché le rameau concerné par la judaïté, cela me semble aujourd’hui très particulier. Mais c’est ainsi que j’ai tout d’un coup saisi l’importance du parcours de mon arrière-grand-père, qui fut fait prisonnier très tôt durant le siège de Maubeuge et passa la majeure partie de la guerre dans un camp en Allemagne. Cela a orienté mon enquête vers la branche de ma famille qui vivait dans un village du fin fond de l’Ile-de-France, Cocherel, en Seine-et-Marne, près de Meaux et de Lizy-sur-Ourcq. C’est là où la recherche généalogique proprement dite m’a saisie : inscription à généalogie.com, lettres aux notaires et à l’état-civil, soirées sur internet à explorer les archives en lignes, etc…

C’est vraiment magique de voir apparaître des personnes : elles naissent, se marient, ont des enfants, pratiquent un métier, meurent ; les lieux de vie changent entre la naissance, le mariage et la mort. On peut imaginer des goûts, des trajectoires, s’y reconnaître. Certains prénoms parcourent l’arbre, en dessous ou en dessus d’une sorte de ligne de flottaison, c’est-à-dire donnés en premier ou deuxième, qui en font les prénoms usuels ou simplement ceux de l’état-civil. À un moment, on sent que la société change, les couples montrent un désir d’inventer leur vie en choisissant un premier prénom sans lien avec les ascendants, le prénom passe en second prénom, il devient socialement invisible, seuls les proches connaissent son existence. Dans cette branche familiale, c’est le prénom André que je vois sinuer d’hommes en femmes sur 10 générations. Je le perçois comme un message, que l’on se fait passer, une forme d’élection dans l’arbre familial. Election de quoi, je ne le sais pas encore, mais le projet La Renarde s’attarde en tout cas un moment sur ces choix de prénoms.

L’autre grande découverte que j’ai faite en travaillant sur le projet, c’est l’existence de cultures familiales autour du travail. Je sais bien que j’enfonce une porte ouverte : tout le monde a bien conscience de venir de familles d’enseignants, d’ouvriers, de médecins, etc. Mais moi, je ne le savais pas ! Mais n’est-ce pas justement le ressort de la recherche généalogique, que de se chercher à se réinscrire dans sa lignée… ? Dans une époque où le libéralisme depuis le XVIIIe siècle et l’ultra-libéralisme depuis quelques décennies a dispersé les familles et dilué les liens et les mémoires. Pratiquer la recherche généalogique serait alors un acte politique, un acte de résistance culturelle ? Je le crois….

La recherche généalogique m’a en tout cas permis de découvrir que j’étais issue d’une famille d’exploitant de gypse, la ressource naturelle du plâtre. Moi qui pensais que mon intérêt pour l’architecture venait d’une inclinaison personnelle ! Je me souviens de ma sidération lors de l’entretien avec l’historien Jacques Hantraye, qui apporte son éclairage dans la Renarde. Ses méthodes et son habitude de recherche dans les archives lui ont permis de remonter beaucoup plus vite que moi beaucoup plus haut dans mon ascendance et surtout de mettre la main sur les métiers. Allié à son talent de conteur, il m’a brossé un tableau de la société de ce coin de Seine-et-Marne vers la moitié du XIXe siècle, qui débouchait sur l’aménagement du territoire, avec la création de petits ports sur la Marne pour acheminer les marchandises et l’immigration paysanne dans le quartier de Belleville, tout près d’où je vis actuellement…

Parler des carrières de gypse n’était pas sans ironie et j’aimerai conclure sur cet aspect curieux des choses que parfois la recherche généalogique met à nu, cette impression que la vie se moque, voire parfois rit de nous pauvres mortels qui nous échinons à nous inscrire dans le temps. Partie pour une enquête sur les tréfonds de mon existence psychologique et familiale, je suis tombée sur un problème contemporain de désordre public. Mal répertoriées, fermées depuis un siècle et demi, les carrières de ce secteur de la Seine-et-Marne perturbent le territoire. L’eau s’infiltre, provoquant des effondrements du sol en surface, les fontis. Des gens se retrouvent du jour au lendemain avec de grands trous dans leurs jardins ! Et tout cela est de la faute de mes ancêtres !

à l’origine du projet

Nous connaissons rarement notre famille au-delà de nos grands parents. Sans doute en réaction aux mutations du XXe siècle, qui a dispersé les familles et distendu les liens, la recherche généalogique est devenue une activité très partagée. La Renarde est un webfeuilleton qui s'inscrit dans ce phénomène de société.

À l'origine de ce projet, il y a une enquête sur une aïeule qui a été gommée de la mémoire familiale. Raconté à la première personne, le récit est fréquemment confronté à des événements publics ou sociaux situés entre la seconde moitié du du XIXe siècle et nos jours : l'exode rural, le désir d'émancipation des femmes, la Grande Guerre de 14/18 ou celle de 1870... Autant d'événements plus ou moins connus du grand public qu'explore La Renarde. C'est tout l'intérêt de ce webfeuilleton : il exprime la manière dont la grande Histoire et les évolutions sociales modèlent la vie des familles.

Comment Tintin a changé ma vie : une nécessaire introspection grâce à la bande-dessinée.

Ma lecture du livre Tintin et la psychanalyse de Serge Tisseron a eu l'effet d'une bombe : en croisant bande-dessinée et psychanalyse, l'auteur s’intéresse aux enjeux du dessin, et met en lumière ce qui s'appellera par la suite la psychanalyse transgénérationnelle.

Un soir de mars 1988, je traînais dans la librairie du Palais des congrès, un endroit où je n’allais jamais et ne suis sans doute plus jamais retournée. C’est là où tout d’un coup a surgi un curieux livre que j’ai tout de suite acheté, Tintin chez le psychanalyste. Je l’ai toujours, il est maintenant bien abîmé et cela me convient. D’une certaine manière, il a changé ma vie.

Depuis 1988 j'ai ce livre. Il est maintenant bien abîmé, et cela me convient
Depuis 1988 j'ai ce livre. Il est maintenant bien abîmé, et cela me convient

À l’époque, je n’avais encore jamais fait de thérapie, mais je sentais que je tournais autour. Dans mon souvenir, j’avais juste lu La forteresse vide de Bruno Bettelheim, qui était à la mode dans mon adolescence, et Cinq leçons sur la psychanalyse de Freud, parce que cela faisait partie de la culture générale.

Ce qui m’attirait c’était Tintin, et cette forme de collision entre le sacré et le profane, la psychanalyse et la bande dessinée. Hergé était mort depuis peu, en mars 1984. Libération avait fait sa une d’un dessin noir et blanc de Milou en larme, avec dans une bulle « Tintin est mort ». Le magazine À suivre avait fait un numéro spécial. Il y avait des bribes d’interprétation : la Castafiore mère castratrice, Tintin l’enfant modèle, le capitaine Addock l’enfant rebelle.

à la mort d'Hergé, le magazine "À suivre" avait fait un n° spécial
à la mort d'Hergé, le magazine "À suivre" avait fait un n° spécial

Le livre de Serge Tisseron avait pour projet de mettre à jour la problématique personnelle d’Hergé. C’était une analyse qui s’intéressait à la structure de l’œuvre, à des aspects récurrents, par exemple les trois lettres RSK (le gorille Ranko, Rascar Capac la momie, celui qui fait tomber le feu du ciel, beaucoup d’autres encore). Il y avait aussi la structure des livres avec, toujours à la page 22, du froid, de la glace ou quelque chose comme ça – j’écris de mémoire et vérifier n’aurait pas de sens pour moi aujourd’hui. Je ne savais pas à l’époque que l’on pouvait analyser les choses de cette manière, en faisant un pas en arrière, pour regarder la structure. Cela m’a sans doute particulièrement parlé parce qu’à l’époque je faisais des études d’architecture et que j’avais le sentiment que quelque chose de fondamental m’échappait.

Le geste de dessiner est le même que celui qui repousse.

Ce qui a été un véritable choc pour moi dans la lecture de ce livre est un texte mis en annexe qui s’intéresse aux enjeux du dessin et que nous publions dans ce webfeuilleton dans l’épisode 4. J’étais à l’époque une dessinatrice acharnée, très douée, me disait-on. Si apprendre l’architecture m’était difficile, dessiner était pour moi comme respirer. Autour de moi, quelques personnes commençaient à avoir des enfants et à s’intéresser à la pédagogie. Il flottait encore dans l’air le souvenir des expériences des années 1970 Libres enfants de Summerhill et Une société sans école d’Yvan Illitch, mais tout le monde autour de moi était dans le rang. Et ce qui se disait, très docilement, c’était que tous les enfants dessinaient, mais que pour la plupart cela cessait avec l’entrée à l’école primaire. C’était la faute de l’école, qui étouffait la créativité, et cela correspondait à mon expérience.

Le texte de Tisseron disait tout autre chose : le geste de dessiner, le mouvement de la main, était le même que celui qui repousse. Dessiner était une manière d’élaborer la mise à distance de la mère, de mettre en place son autonomie. L’entrée à l’école correspondait au moment où cette autonomie avait commencé à s’installer, le dessin avait rempli ses fonctions, il pouvait être abandonné. Les gens comme moi, mais aussi mes camarades architectes, qui bien souvent ne me paraissaient pas des gens comme moi, étions restés coincés dans ce stade, la mise à distance de la mère n’était pas encore accomplie.

Il y a des choses qui ne se disent pas dans les familles, et les enfants le sentent.

Mais tout cela, la structure, l’acte de dessiner, étaient comme des pelures d’oignon. En dessous, il y avait une petite bombe, dont la déflagration se fait encore sentir. Serge Tisseron y parlait de crypte, une notion mise à jour par deux psychanalystes, Nicolas Abraham et Maria Torök vers 1975 et qui pour résumer pourrait se dire ainsi : Il y a des choses qui ne se disent pas dans les familles et les enfants le sentent.

La génération qui suit dispose d’indices, elle peut poser des questions, cerner avec des mots ce qui ne veut pas se dire. La suivante n’a plus ces indices mais le secret s’est transmis d’inconscient à inconscient, il s’est niché dans une crypte. Cela faisait image pour moi. Je l’associais aux cellules observées au microscope, durant le cours de sciences naturelles au lycée, un souvenir qui à l’époque n’était pas si lointain. Entièrement prises dans un tissu, entièrement autonomes et pourtant poreuses.

Ce qui est assez incroyable et en même temps très banal, c’est qu’il m’a fallu encore vingt cinq ans pour réaliser consciemment que cela me concernait. Le temps sans doute pour trouver les outils pour dissoudre cette crypte dans les tissus. Le temps que la notion évolue, se mette à prendre le nom de fantôme. Le temps que je rencontre Danièle Flaumenbaum puis Bruno Clavier, et qu’ils me relatent dans un long entretien distillé par fragments tout au long du projet les conceptions de la psychanalyse transgénérationnelle*.

*L'intégralité de l'entretien est présenté dans le livre numérique qui accompagne La Renarde