Ce que la Renarde doit aux livres

Le feuilleton se termine avec l'épisode 12, l’enquête se resserre, jusqu’à quelques conclusions. Beaucoup de portes se sont présentées sur le chemin de cette enquête, certaines ont été ouvertes, d’autres non. À un moment, il faut cesser d’investiguer pour vivre le présent. L’enquête aura, au mieux, permis de cesser de regarder le présent avec les yeux du passé. Ou bien de creuser la sensation que rien ne manque à l’instant présent, pour peu que l’on n’y ajoute rien. Sait-on ce qui transforme, est ce de chercher ou bien de trouver ?

12.Bruno arbreQuoi qu’il en soit, la Renarde ne pourrait pas se terminer sans que je remercie ceux qui nous ont accompagnés, les scientifiques qui ont apporté leur éclairage au récit familial, mais aussi ceux qui ont « nourri » ce travail durant sa gestation, lui ont permis de s’élaborer, de trouver sa forme et son expression.

 

La Renarde est une œuvre visuelle et sonore. Paradoxalement, seules les bulles qui traversent l’image de temps en temps semblent ramener à l’univers du livre, par le biais de la bande dessinée. Il n’est reste pas moins que l’œuvre est conçue à partir d’un texte. Il a été écrit en premier et l’on m’a longtemps demandé pourquoi j’avais besoin de mettre des images là dessus. Maintenant, je sais : j’avais besoin de la couche de sens des images en plus, j’avais besoin d’ajouter d’autres niveaux de signification pour pouvoir exprimer ce qui poussait en moi.

12-Nathalie CREATIONNathalie Heinich le dit très clairement dans une des bulles de l’épisode 12, quand elle exprime cette nécessité que connaissent tous les auteurs à donner vie à quelque chose qui veut s’exprimer. Dans son autobiographie, Françoise Giroud écrit qu’elle n’écrit pas son autobiographie, elle s’acquitte de ses dettes envers ceux qui lui ont permis d’être ce qu’elle a été, en exprimant ce qu’elle leur doit. J’ai aimé la formule. L’heure est venue pour moi d’en faire autant pour la Renarde, dont la gestation doit beaucoup à l’univers de quelques auteurs et quelques livres, directement ou par un cheminement souterrain.

J’ai déjà parlé dans un autre article de « Tintin chez le psychanalyste » de Serge Tisseron qui m’a branchée sur la psychanalyse transgénérationnelle. D’autres lectures ont suivi sur ce thème parmi lesquelles je retiens « Comment payent-on les fautes de ses ancêtres » de Nina Canault que j’ai prété à mon amie Claudine, qui ne me l’a jamais rendu et à qui je ne l’ai jamais réclamé, en pensant qu’elle avait besoin de le garder. Et aussi le livre de Tobie Nathan, ce médecin qui soigne sous la forme de l’ethnopsychiatrie, un livre que j’ai acheté pour son titre «Fier de n’avoir ni pays ni amis, quelle sottise c’était» et qui a tenu ses promesses. J’ai déjà parlé du roman policier d’Eric Ambler « l’héritage Schirmer » qui parlait visiblement directement à mon inconscient, tout comme plus récemment par « la fête de l’ours » de Jordi Soler, qui avec deux autres ouvrages, les seuls qu’il ait écrit me semble-t-il, m’ont empêchée de sortir, travailler et dormir tant que je n’en ai pas eu fini la lecture – mais m’ont aussi permis de briller en société tant je me suis trouver à les raconter comme si je les avais écrit moi même. Le canal qui me relie à eux est clair, il y a une résonnance directe, il s’agit toujours de se relier à ses ancêtres.

J’avais approché le travail de Nathalie Heinich il y a longtemps par le livre « Mères-filles, une relation à trois » écrit par elle-même et Caroline Eliacheff, un des rares livres que j’ai lu sur le conseil de quelqu’un : ma pratique est de les découvrir par moi-même dans une librairie, avec le sentiment qu’ils apparaissent quand le temps est venu pour moi. J’ai quelques souvenirs douloureux d’avoir emprunté des livres marquant, comme une autobiographie de Céline et une autre de Man Ray, en bibliothèque et qu’ils aient ainsi disparu de ma vie. J’ai tranché il y a longtemps, et les achète. Les livres sont trop vivants pour moi, j’ai du mal à supporter la désinvolture de ne faire que les lire. Pour revenir à Nathalie Heinich, j’ai découvert « Maisons perdues » au travers d’un article du supplément du journal Le Monde du jeudi, à un moment où le projet la Renarde était déjà bien en place. L’adjectif perdues a été tellement fort pour moi que je l’ai quasi immédiatement contactée (après la lecture de son livre tout de même) pour lui donner la parole dans la Renarde. Mais je préfère parler de ce livre dans un autre article, consacré à l’autofiction.

Un autre auteur très important pour moi est Emmanuel Carrère, dont je dois avoir lu tous les livres. En ce moment, je crois que mon préféré est « un roman russe ». Pour moi, il s’agit clairement d’une enquête transgénérationnelle qui s’ignore –mais dont il prend conscience, à moins qu’il n’ait fait le choix de ne le révéler au lecteur qu’à la fin, il en est capable. Il me semble même que je lui dois la métaphore du renard que la directrice des archives de Seine-et-Marne, Isabelle Rambaud, qui a accompagné le projet, résume ainsi : La Renarde en référence à l’histoire rapportée par Plutarque (Vie de Lycurgue, XVIII, 1) qui met en scène un jeune spartiate préférant se faire dévorer le foie par un renardeau qu’il a volé et en mourir plutôt que d’admettre son forfait : ainsi l’Histoire risque-t-elle de dévorer secrètement ceux qui enfouissent leur passé dans l’oubli. J’y ai fait référence longtemps, chaque fois que l’on me questionnait sur le pourquoi ce titre de la renarde. Cela faisait plutôt peur. Je dois à l’architecte Remy Butler (qui a aussi écrit quelques livres dont «Réflexion sur la question architecturale », un des rares livres sur l’architecture qui ait fait sens pour moi) un ancrage un peu plus sport : dans la mythologie chinoise, la renarde représente le désir féminin. Nous étions presque au terme de l'élaboration du projet, Colette Constantini et moi-même en sommes restées stupéfaites.

Il y a une dernière catégorie de livres dont j’aimerai parler, celle qui parle du visuel. J’ai été fascinée par « cité de verre » de Paul Auster, où le narrateur observe un homme qui parcours New York sans logique aucune, jusqu’au moment où il se rend compte qu’il écrit un texte avec son parcours. Le livre de Pierre Bayard « qui a tué Roger Ackroyd » qui m’a été offert par ma première éditrice Guillemette Morel-Journel, m’a paru très culotté : il remet en question la conclusion de l’auteur, Agatha Christie, dans « le meurtre de Roger Ackroyd » qui passe pour un ovni dans la littérature policière de l’époque car le meurtrier n’est autre que le narrateur (on en revient à l’autofiction) et propose une autre solution à l’énigme en réfléchissant à la psychologie d’Agatha Christie. J’aime le premier car il parle d’une couche cachée de la réalité et le second parce que l’auteur ne se laisse pas faire par le réel. Quelle idée de venir contredire un auteur dans son œuvre même. S’il y a bien un terrain où la subjectivité est reine c’est celui-ci. J’aime cette confusion entre le réel et le livre.

 

Il y a aussi celui que je présente souvent comme mon livre préféré « un jour avec Picasso », de Billy Klüver. C’est un livre documentaire, pas une fiction. L’auteur est commissaire d’exposition et trouve dans ses recherches  une série de photos d’artistes alors miséreux, au début du siècle, qui visiblement s’amusent à prendre des poses devant un copain qui a un appareil photo – qui se révèle être jean Cocteau . Il ne se passe rien de notable mais il mène une enquête serrée pour faire rendre tout son suc à ce moment du quotidien : jour, heure, marque de l’appareil photo. Un moment banal est ainsi extrait du flot du temps, du tissu du temps comme disait le cinéaste Chris Marker, et révèle ainsi son caractère infiniment précieux et sa capacité à se déployer.

Je vais terminer par un homonyme, « la Renarde », un recueil de poème un peu sybillin de william S.Merwin, traduit par Luc de Goustine, trouvé dans une librairie de Périgueux, qui vibre des ambiances du Quercy, tout comme j’avais passionnément autrefois les poèmes de Mririda Naït Attiq, une villageoise poétesse marocaine des années 1930. Ce sont des livres dont je m’étonne qu’ils aient trouvé leur chemin jusqu’à moi.

 

 

 

Un parcours militaire durant la Grande guerre, de la citadelle d’Amiens à l’internement en Suisse

Le centre de gravité des familles se déplace, et la Renarde migre durant l'épisode 11. Elle quitte le territoire rural de la Seine et Marne pour devenir urbaine, entre le quartier de Belleville, à Paris, et Amiens. De la même manière, dans les familles, certains personnages que l'on croyait secondaires, se révèlent actifs. Ils travaillent en sourdine le roman familial.

Capture d’écran 2016-07-31 à 11.27.54À Amiens, la Citadelle sera bientôt une université. Il y a cent trente ans, elle abritait une garnison et mon ancêtre aimait beaucoup se promener de ce côté-là, elle y cherchait manifestement un mari. Plus tard, elle n'a pas hésité à franchir des frontières en temps de guerre pour aller le retrouver. Etait-ce alors une amoureuse ou une bourgeoise qui venait récupérer son Capture d’écran 2016-07-31 à 11.27.19capital ?
arrivée convoi internementL'épisode nous entraîne aussi vers la culture du travail propre à chaque famille. Dans la Renarde, on est dans la construction et l'exploration de l'arbre généalogique révèle que cela se retrouve dans plusieurs branches. Cela nous ramène aux carrières de gypse, avec une interrogation sur le sous-sol, qui peut s'effondrer subitement. En surface, tout à l’air si paisible. Les êtres humains, eux, envoient au préalable des signaux...

 

Quand l’épigénétique éclaire (peut-être) le transgénérationnel

Le thème du féminin irrigue la Renarde depuis le début, mais en sous-sol, et il commence à apparaitre au grand jour dans l'épisode 10.Capture d’écran 2016-07-28 à 12.31.39C'est une sorte de résurgence, ou bien comme lorsque des ruisseaux se rejoignent pour devenir rivière. Jusque-là, il n’y avait que des indices.Le principal est au son : la voix off qui conte cette histoire est exclusivement féminines, des femmes d’âges, de milieux sociaux, de tessiture, de phrasés différents, mais qui toutes disent « je ». Elles prennent tour à tour la parole et ce « je » est comme un bâton de relais dans une course d’endurance. Un autre indice est visuel, avec la présence récurrente de la lune… Les deux « psys » qui accompagnent l’histoire depuis le début, Bruno Clavier et Danièle Flaumenbaum, se sont déplacés sur le thème du féminin depuis l’épisode précédent. Dans l’épisode 9, ils parlaient du manque d’amour des mères pour elles-mêmes, qui empoisonnaient les lignées féminines et barraient le chemin de la rencontre sexuelle. Dans l’épisode 10, ils évoquent l’analyse de l’anthropologue Françoise Héritier pour remonter aux sources de ce manque d’amour, dans l’oppression exercée par les hommes sur les femmes depuis la nuit des temps, dans toutes les cultures. Une nouvelle personnalité fait son apparition dans ces « accompagnants » : la chercheuse en génétique de l’université de Genève, Ariane Giacobino, qui évoque une nouvelle discipline, l’épigénétique, qui éclaire les problématiques du transgénérationnel. L’enquête quitte également le territoire rural de Cocherel, pour le quartier de Belleville, à Paris.

L’épigénétique, ou quand les sciences dures viennent appuyer la psychanalyse

Le thème du féminin irrigue la Renarde depuis le début, mais en sous-sol, et il commence à apparaitre au grand jour dans l'épisode 10. Un peu comme une résurgence ou bien lorsque des ruisseaux se rejoignent pour devenir rivière. Jusque-là, il n’y avait que des indices, dont le principal est au son : la voix off qui conte cette histoire est exclusivement féminines, des femmes d’âges, de milieux sociaux, de tessiture, de phrasés différents, mais qui toutes disent « je ». Elles prennent tour à tour la parole et ce « je » est comme un bâton de relais dans une course d’endurance. Un autre indice est visuel, avec la présence récurrente de la lune… Les deux « psys » qui accompagnent l’histoire depuis le début, Bruno Clavier et Danièle Flaumenbaum, se sont déplacés sur le thème du féminin depuis l’épisode précédent. Dans l’épisode 9, ils parlaient du manque d’amour des mères pour elles-mêmes, qui empoisonnaient les lignées féminines et barraient le chemin de la rencontre sexuelle. Dans l’épisode 10, ils évoquent l’analyse de l’anthropologue Françoise Héritier pour remonter aux sources de ce manque d’amour, dans l’oppression exercée par les hommes sur les femmes depuis la nuit des temps, dans toutes les cultures. Une nouvelle personnalité fait son apparition dans ces « accompagnants » : la chercheuse en génétique de l’université de Genève, Ariane Giacobino, qui évoque une nouvelle discipline, l’épigénétique, qui éclaire les problématiques du transgénérationnel. L’enquête quitte également le territoire rural de Cocherel, pour le quartier de Belleville, à Paris.

Quand les outils de l’architecte servent à investiguer sur sa famille

L’ épisode 9 s'intitule « le cinéma » et il contient un petit joyau des années trente.  Capture d’écran 2016-07-31 à 12.02.52Mais, avant d'en arriver là, il met le métier d’architecte au premier plan pour mener l’enquête: la maison, dans laquelle il était impossible de pénétrer et qui figure dans le film en maquette, est désossée. Elle est ouverte, démantelée, son aménagement intérieur est analysé et l’architecte et historienne Anne Debarre vient appuyer ce propos. Capture d’écran 2016-07-31 à 11.56.31

Puis l’analyse change d’échelle, avec un zoom arrière sur la morphologie de la maison sur sa parcelle, et encore plus large, avec l’observation des cartes à l’échelle du territoire. Capture d’écran 2016-07-31 à 11.57.25

Capture d’écran 2016-07-31 à 11.26.34Pour celui qui n’est pas familier avec les méthodes de lecture des architectes et des urbanistes, cela devient très concret : cela raconte comment la physionomie de nos lieux de vie est modelée par les rapports sociaux. Un paysage est très morcelé de champs lorsque les petits propriétaires sont très nombreux ; de très grandes étendues signalent au contraire un unique propriétaire. Ou encore : si le XIXe siècle est celui de l’exode rural, celui de XXe est celui du réinvestissement des campagne, de la transformation des fermes en maison, en résidence secondaire, et cette histoire est moins connue. Le dessin du parcellaire permet de suivre cela pas à pas. C’est un peu comme si les hommes avaient scarifié le sol, marquant des traces de leur trajectoire dans l’existence.Capture d’écran 2016-07-31 à 12.02.15

Ma mère et moi

Vous connaissez peut-être les romans policiers d’Eric Ambler (1909-1998)… ? J’ai été fascinée par L’héritage Schirmer… Le nœud de l’histoire met en scène un soldat déserteur qui brusquement se réinscrit dans sa lignée, et ce petit passage d’un livre apparemment anodin a pour moi été bouleversant. Dans le livre, il y a un messager ; dans la « vraie vie », c’est ce même besoin qui lance des personnes aux tempéraments très variés sur les chemins de la recherche généalogique. « On » fait souvent semblant de le prendre pour un passe-temps agréable pour retraité, même si pour moi ce « on » désigne tout ceux qui considèrent que le travail sur soi est un truc tordu, lourd, austère, etc. Le travail sur l’arbre parait déjà plus sulfureux puisqu’il s’agit de psychanalyse et que ce « on » a capté que « ça » perturbe. Je dirais qu’il s’agit de se transformer. Peut-être ne s’agit-il au fond que de transformer son rapport au monde ? Mais là, je m’égare, je pense à ma mère qui a longtemps clôt toute discussion en disant « Je suis comme ça, vous ne me changerez pas »…

Quelle folie de penser qu’il est impossible de changer, alors que le monde change en permanence autour de nous et nous soumet toujours à des situations différentes – de toutes petites différences, ou de très grandes. Pourtant, quand nous disons « je », depuis que nous avons six ou sept ans, nous faisons référence au même sentiment intérieur. À trente, quarante, soixante, quatre-vingt ans, nous ne sommes plus les mêmes et pourtant ce sentiment intérieur du « je » est le même. Qu’est ce qui ne change pas alors ? Je ne vais quand même pas donner raison à ma mère !

Le huitième épisode est métaphysique… Il cherche dans les filiations entre les prénoms, dans les répétitions de dates, dans les noms inscrits dans le territoire. Et quand il trouve, on dirait qu’il n’en mesure pas la portée.

 

 

Une histoire de sous-sol

L'épisode 7 entraîne vers le XIXe siècle, à une époque où l'économie du plâtre fait son apparition et modèle le territoire. Si l'enquête généalogique est une histoire de sous-sol en terme de psychologie, le sous-sol devient alors concret....

Une économie oubliée

Lorsque j’ai commencé cette histoire, je ne m’étais jamais intéressée au métier de mes ancêtres. À un moment, ma tante m’avait glissé « qu’ils avaient des fours à chaux », mais cela n’avait pas spécialement retenu mon attention. En plus, il s’est avéré que le terme n’était pas exact, il s’agissait en fait de fours à plâtre comme il me serait précisé plus tard. J’avais tout de même étudié le topoguide de ce secteur de Seine-et-Marne, qui mentionnait des plâtrières du côté du hameau de Vendrest ; j’avais été voir, je n’avais rien trouvé. Lors de ma première visite à la mairie de Cocherel, pour plonger dans les archives de l’Etat civil, j’avais posé la question du lieu de ces exploitations à la secrétaire de mairie qui m’avait répondu n’en avoir jamais entendu parler.

Il m’a fallu la rencontre avec Vincent Farion, le directeur du musée du plâtre de Cormeilles-en-Parisis, et l’historien Jacques Hantraye, pour mesurer l’importance de la fabrication du plâtre dans ce secteur. Si l’exploitation du gypse existe depuis l’époque romaine, elle a connu un essor au XIXe siècle, avant de se résorber progressivement. Le gisement de Cocherel est petit et n’a pas résisté à la mutation industrielle, à la concentration des moyens de production qui s’est mis en place au tournant du siècle. Grâce à eux, j’ai découvert tout un monde: un gisement en sous-sol, et c’est pour cela que je n’en voyais aucune trace dans mes explorations du territoire ; la création de minuscules ports pour acheminer le matériau vers les centres urbains, et cela éclairait la toponymie de lieux-dits sur la Marne, où croyant aller voir un lieu aménagé avec peut-être des guinguettes je n’y avais trouvé qu’un morceau de nature. Vincent Farion et Jacques Hantraye m’ont aussi décrit un monde rural bien plus complexe que ce que je croyais: des cultivateurs qui étaient aussi de petits exploitants ; la présence de fours, et donc de grandes cheminées, à proximité des maisons ; tout un monde de galeries en sous-sols dont les spéléogues Patrick et Joëlle Pallu, qui ont écrit le livre « souterrains et carrières d’Annet-sur-Marne », m’ont dit qu’elles n’étaient plus accessibles au public, trop dangereuses – d’autant qu’il n’y pas de plan de prévention des risques dans ce secteur de la Seine-et-Marne. On peut voir certaines images contemporaines de ces carrières dans l’ouvrage l’Atlas des carrières parisien. Elles ont été réalisées par le photographe Emmanuel Gaffard. Il y a aussi bien sûr les cartes postales anciennes qui montrent des petites et des grandes exploitations, dont une, gigantesque à Montreuil, cohabitant avec les fameux murs à pêche, issus d’une autre histoire socio-économique ancienne.

livre PalluMais ce grand récit du plâtre recélait aussi une surprise pour moi : La carrière était en sous-sol, on y descendait par des puits profonds de 15 à 20 mètres. L’histoire des puits de Cocherel avait pour moi son pesant d’imaginaire, depuis que ma tante m’avait rapporté les tribulations de ma famille vers septembre 1914, dont j’ai fait mention à l’épisode 2. Devant l’avancée des Allemands, ma famille s’est réfugiée à Cocherel et à son arrivée avait trouvé le village désert. Il ne restait que le curé. Il leur avait alors dit que les habitants avaient fui et jeté tout leur or dans les puits.

À l’époque, j’avais sans même réfléchir interprété qu’il s’agissait de puits d’eau. Mais comment espérer alors récupérer son bien dans ces conditions ? À quoi bon ? Maintenant, je comprend qu’il s’agissait de lieux bien connus, que les habitants ou anciens (puisque les carriers n’étaient plus en activité) avaient l’habitude d’y descendre, et c’était très légitime au contraire de penser que l’or y serait en sécurité. Une armée en campagne n’allait pas s’amuser à descendre dans ces puits. J’avais évoqué cette histoire des puits et de l’or jeté à fond perdu dans un groupe de thérapie. La psychanalyste m’avait dit qu’il y avait alors un trésor à trouver…? À vrai dire, je le cherche encore, mais je sens que cette vision du sous-sol, creusé par mes ancêtres (ainsi que cela sera raconté à l’épisode 11), lieu de dilution, de dilapidation, d’insécurité, transformé en lieu de la sécurité est un élément important de ce trésor à trouver. J’imagine hélas que ce sera de l’ordre du symbolique mais c’est déjà ça.

Bagnolet Carrière

 

Comment décrypter ce qui n’est pas dit avec les mots ?

La toponymie

L’épisode 6 est celui où la recherche de La Renarde bascule. Jusque-là, on tâtonne ; tout d’un coup, un axe apparaît : la nécessité d’aller voir sur place, de se frotter au site. Les mots ne suffisent plus. Il faut mettre en jeu le corps, capter physiquement les sensations d’un lieu.

Différentes strates du monde

Dans cet épisode, on scrute le paysage, le territoire. L’espace peut-il apporter des réponses à des questions que l’on ne sait pas cerner ?
Dans une des bulles, l’historien Jacques Hantraye donne une piste :
la toponymie raconte la manière dont les hommes ont modelé un territoire, dont ils l’ont exploité, occupé, dont ils se le sont partagé. L’espace parle. Il est modelé par la géographie, puis par l’histoire.
Il raconte aussi nos affects, quand nous nous installons à côté ou loin de quelqu’un. Il parle de nos goûts, de notre culture esthétique personnelle, quand les lieux que nous aimons sont épurés ou chargés d’objets ; rocailleux ou verdoyant, plats ou accidentés.

se frotter aux lieux
La Renarde : la nécessité de se frotter aux lieux

Nous ne leur avons pas donné la parole dans cet épisode ou dans le feuilleton, mais un sourcier sentirait l’eau, un paysagiste pourrait dire qu’une ligne de peupliers témoigne de sa présence en sous sol, un architecte pourrait parler des vents dominants en regardant les maisons traditionnelles. Pour autant, ces savoirs n’épuisent pas la compréhension du réel. Le peintre et écrivain Henri Cueco aborde le paysage comme un champ de projection des préoccupations personnelles de chacun. Quand lui voit la beauté d’un champ de Colza, un paysan y lit la nature du sol.
De même, dresser son arbre généalogique, en soi, ce n’est rien. Il faut la méthode que propose la psychanalyse transgénérationnelle pour en faire un outil efficace d’investigation personnelle.

Naître à soi

 

Le monde est ainsi fait de strates, que nous cherchons à décrypter pour nous orienter dans l’existence.

Plusieurs langages coexistent, chacun avec leurs limites, ou celles que nous lui donnons.

14-18, un événement marquant du droit humanitaire et du principe de neutralité

L'épisode 5 de La Renarde, à découvrir dimanche 26 juin, s'attarde sur le passé d'Albert Boisard, fait prisonnier de guerre en Allemagne, puis en Suisse. C'est l'occasion de se pencher sur les événements de la Guerre 14-18 qui ont marqué l'histoire du droit humanitaire, et la construction de la neutralité suisse, avec Patrick Bondallaz, historien.

L'intervention éclairante de Patrick Bondallaz dans l'épisode 6 de La Renarde
L'intervention éclairante de Patrick Bondallaz dans l'épisode 6 de La Renarde

Généralement, même dans la littérature ou la mémoire collective, la neutralité est très mal perçue. On traite les pays neutres comme étant des observateurs impuissants, passifs. Souvent, les neutres sont associés à des pleutres. Ce que l’on ignore, c’est que le plus souvent, la neutralité ne vient pas de l’intérieur. Ainsi, la neutralité suisse a été mise en place à partir de 1815 par les grandes nations européennes qui avaient besoin de préserver un espace de stabilité dans un jeu géopolitique.

Conjointement, la Croix-Rouge, que l’on n’appelait pas encore le CICR, a été créée en 1862 à Genève, par un citoyen suisse, et son drapeau est une sorte de négatif du drapeau suisse : un pictogramme identique, une croix aux branches d’une longueur équivalente, mais avec une inversion du rouge et blanc entre le fond et le motif.
La Croix-Rouge met en avant le principe de neutralité de la Suisse pour prendre la tête des opérations de secours aux blessés. Pour elle, comme pour le CICR, l’important est que le blessé, quelle que soit sa nationalité, soit avant tout considéré comme neutre.
De fait, les personnes qui peuvent porter secours à ces gens-là doivent également être neutres. Elles portent le brassard de la Croix-Rouge.

 

L'arrivée de prisonniers de guerre en Suisse
L'arrivée de prisonniers de guerre en Suisse

Durant la Grande Guerre, la Croix-Rouge et la Suisse vont ainsi jouer un rôle actif auprès des prisonniers de guerre. Des délégués vont pouvoir visiter les camps
et faire des rapports. Sur cette base, avec le soutien
du Vatican, la Suisse va proposer aux belligérants d’accueillir sur son sol les soldats les plus blessés, puis les prisonniers les plus anciens.

vive la suisse

Les germanophones seront ainsi accueillis en Suisse alémanique, les francophones en Suisse Romande,
les anglais ou membre du Commonwealth… au milieu.
Les Pays-Bas joueront le même rôle vis à vis des pays d’Europe orientale. La population accueillera avec enthousiasme ces soldats, comme en témoigne dans
La Renarde le journal du soldat Victor Escoffier.

Puis, l’enthousiasme se tarira vers la fin de la guerre, mais c’est une autre histoire, propre à la politique intérieure suisse…