Comment décrypter ce qui n’est pas dit avec les mots ?

La toponymie

L’épisode 6 est celui où la recherche de La Renarde bascule. Jusque-là, on tâtonne ; tout d’un coup, un axe apparaît : la nécessité d’aller voir sur place, de se frotter au site. Les mots ne suffisent plus. Il faut mettre en jeu le corps, capter physiquement les sensations d’un lieu.

Différentes strates du monde

Dans cet épisode, on scrute le paysage, le territoire. L’espace peut-il apporter des réponses à des questions que l’on ne sait pas cerner ?
Dans une des bulles, l’historien Jacques Hantraye donne une piste :
la toponymie raconte la manière dont les hommes ont modelé un territoire, dont ils l’ont exploité, occupé, dont ils se le sont partagé. L’espace parle. Il est modelé par la géographie, puis par l’histoire.
Il raconte aussi nos affects, quand nous nous installons à côté ou loin de quelqu’un. Il parle de nos goûts, de notre culture esthétique personnelle, quand les lieux que nous aimons sont épurés ou chargés d’objets ; rocailleux ou verdoyant, plats ou accidentés.

se frotter aux lieux
La Renarde : la nécessité de se frotter aux lieux

Nous ne leur avons pas donné la parole dans cet épisode ou dans le feuilleton, mais un sourcier sentirait l’eau, un paysagiste pourrait dire qu’une ligne de peupliers témoigne de sa présence en sous sol, un architecte pourrait parler des vents dominants en regardant les maisons traditionnelles. Pour autant, ces savoirs n’épuisent pas la compréhension du réel. Le peintre et écrivain Henri Cueco aborde le paysage comme un champ de projection des préoccupations personnelles de chacun. Quand lui voit la beauté d’un champ de Colza, un paysan y lit la nature du sol.
De même, dresser son arbre généalogique, en soi, ce n’est rien. Il faut la méthode que propose la psychanalyse transgénérationnelle pour en faire un outil efficace d’investigation personnelle.

Naître à soi

 

Le monde est ainsi fait de strates, que nous cherchons à décrypter pour nous orienter dans l’existence.

Plusieurs langages coexistent, chacun avec leurs limites, ou celles que nous lui donnons.

14-18Hebdo.fr, un blog à découvrir très vite !

À l'occasion de l'épisode 2 de La Renarde, à voir ce soir sur le site, qui introduit le thème de l'histoire militaire, nous avons eu le plaisir de collaborer avec le blog 14-18Hebdo.fr, pour un article sur les prisonniers de guerre. L'auteur du blog nous parle de son projet.

Blog 14-18Hebdo
14-18Hebdo.fr : 223 épisodes pour 223 semaines de guerre

14-18Hebdo.fr, c'est une plongée dans la vie des Français pendant la Grande Guerre à travers les journaux et des lettres familiales. La mise en ligne de chaque épisode est prévue chaque samedi depuis le 2 août 2014, le 1er épisode, jusqu’à mi novembre 2018 (sauf cas de force majeure !).

Ce blog est devenu rapidement un site de « Mémoire familiale », toutes familles confondues, la mienne bien sûr au départ, mais aussi celles d’autres familles.

Le point commun pour tous mes contributeurs, c’est la mise en ligne de témoignages d’époque (carnets de guerre, cahiers de souvenirs, journaux intimes, correspondances, …) et non des points de vue d’historiens d’aujourd’hui.

Le but n’est pas d’expliquer la guerre mais de faire revivre des personnes qui sont souvent complètement oubliées et de partager leur quotidien.

Épisode 1 « quand je ne savais rien »

Ça y est, le premier épisode de La Renarde est en ligne ! (avec les premières minutes en accès libre). Dans celui-ci, il est question de l'origine de la démarche, et du cadre de cette enquête fascinante.

La narratrice se remémore les maisons familiales qui ont compté pour elles. L’une d’entre elle a été vendue il y a bien longtemps mais demeure toujours présente dans l’imaginaire familial : elle est située en Seine-et-Marne, dans le village de Cocherel, tout près de Meaux.

 

On y rencontre aussi :

  • Nathalie Heinich, pour une approche sociologique des rapports maisons-familles

    L'interview est à retrouver dans la malle de La Renarde
    L'interview est à retrouver dans la malle de La Renarde

Anne Debarre, architecte, donne un éclairage historique de l'architecture domestique et l'évolution des habitations dans leur contexte social.

Le rapport maison & territoire dans l'histoire
Le rapport maison & territoire dans l'histoire
  • Une introduction à la psychanalyse transgénérationnelle avec Bruno Clavier et Danièle Flaumenbaum
Une introduction à la psychanalyse transgfénérationnelle
Une introduction à la psychanalyse transgénérationnelle

Pour s'abonner, et soutenir le projet, rendez-vous sur le site. Retrouvez les anecdotes du tournage dans la rubrique making of du blog.

Ma recherche généalogique

Lorsque j’ai commencé à écrire le texte qui sert de colonne vertébrale au projet La Renarde, je ne savais pas où j’allais. La sociologue Nathalie Heinich témoigne d’ailleurs de cela dans le webfeuilleton : lorsque quelque chose pousse, c’est très douloureux de ne pas le faire exister. C’était dans un moment de crise familiale, une tante dont nous étions proches devait partir en maison de retraite, elle le vivait mal, je devais vider sa maison seule, c’était dans un pays où je ne connaissais pas grand monde. En plus, c’était au moment de Fukushima et je suivais comme vous sans doute le déroulement de la catastrophe à la télévision. La vieille télé a fait partie du dernier convoyage à la déchetterie et lorsque je l’ai éteint, j’ai eu l’impression d’être coupée du monde.

la maison qui se construit
C’est vraiment magique de voir apparaître des personnes : elles naissent, se marient, ont des enfants, pratiquent un métier, meurent ; les lieux de vie changent entre la naissance, le mariage et la mort.

Il est venu une histoire qui serpente dans les méandres de ma famille sur un siècle et demi, en quête d’une arrière-arrière grand-mère, gommée de l’histoire familiale. Je fais partie d’une famille où les hommes se taisent et les femmes racontent. Je sais quand et où mes parents se sont rencontrés, ce que ma mère a pensé du premier regard et du premier baiser. Ma tante a un livre en cuir de photos qui date de la seconde moitié du XIXe siècle, que ma sœur a légendé à un moment donné. J’ai fait un film, « le temps de la brèche » au moment du décès de mon père en 2003 et appris beaucoup de choses sur la branche paternelle de la famille. J’avais l’impression de savoir, et surtout de chercher autre chose que des dates : des dynamiques de vie. Puis, les enjeux se sont précisés.

J’ai ainsi ressenti comme une décharge électrique en lisant un article sur le musée de la grande guerre à Meaux, qui allait ouvrir le 11/11/11. Il parlait de l’importance de cette guerre sur la vie des familles. Dans la mienne, personne n’est mort à la guerre, la shoah n’a même pas touché le rameau concerné par la judaïté, cela me semble aujourd’hui très particulier. Mais c’est ainsi que j’ai tout d’un coup saisi l’importance du parcours de mon arrière-grand-père, qui fut fait prisonnier très tôt durant le siège de Maubeuge et passa la majeure partie de la guerre dans un camp en Allemagne. Cela a orienté mon enquête vers la branche de ma famille qui vivait dans un village du fin fond de l’Ile-de-France, Cocherel, en Seine-et-Marne, près de Meaux et de Lizy-sur-Ourcq. C’est là où la recherche généalogique proprement dite m’a saisie : inscription à généalogie.com, lettres aux notaires et à l’état-civil, soirées sur internet à explorer les archives en lignes, etc…

C’est vraiment magique de voir apparaître des personnes : elles naissent, se marient, ont des enfants, pratiquent un métier, meurent ; les lieux de vie changent entre la naissance, le mariage et la mort. On peut imaginer des goûts, des trajectoires, s’y reconnaître. Certains prénoms parcourent l’arbre, en dessous ou en dessus d’une sorte de ligne de flottaison, c’est-à-dire donnés en premier ou deuxième, qui en font les prénoms usuels ou simplement ceux de l’état-civil. À un moment, on sent que la société change, les couples montrent un désir d’inventer leur vie en choisissant un premier prénom sans lien avec les ascendants, le prénom passe en second prénom, il devient socialement invisible, seuls les proches connaissent son existence. Dans cette branche familiale, c’est le prénom André que je vois sinuer d’hommes en femmes sur 10 générations. Je le perçois comme un message, que l’on se fait passer, une forme d’élection dans l’arbre familial. Election de quoi, je ne le sais pas encore, mais le projet La Renarde s’attarde en tout cas un moment sur ces choix de prénoms.

L’autre grande découverte que j’ai faite en travaillant sur le projet, c’est l’existence de cultures familiales autour du travail. Je sais bien que j’enfonce une porte ouverte : tout le monde a bien conscience de venir de familles d’enseignants, d’ouvriers, de médecins, etc. Mais moi, je ne le savais pas ! Mais n’est-ce pas justement le ressort de la recherche généalogique, que de se chercher à se réinscrire dans sa lignée… ? Dans une époque où le libéralisme depuis le XVIIIe siècle et l’ultra-libéralisme depuis quelques décennies a dispersé les familles et dilué les liens et les mémoires. Pratiquer la recherche généalogique serait alors un acte politique, un acte de résistance culturelle ? Je le crois….

La recherche généalogique m’a en tout cas permis de découvrir que j’étais issue d’une famille d’exploitant de gypse, la ressource naturelle du plâtre. Moi qui pensais que mon intérêt pour l’architecture venait d’une inclinaison personnelle ! Je me souviens de ma sidération lors de l’entretien avec l’historien Jacques Hantraye, qui apporte son éclairage dans la Renarde. Ses méthodes et son habitude de recherche dans les archives lui ont permis de remonter beaucoup plus vite que moi beaucoup plus haut dans mon ascendance et surtout de mettre la main sur les métiers. Allié à son talent de conteur, il m’a brossé un tableau de la société de ce coin de Seine-et-Marne vers la moitié du XIXe siècle, qui débouchait sur l’aménagement du territoire, avec la création de petits ports sur la Marne pour acheminer les marchandises et l’immigration paysanne dans le quartier de Belleville, tout près d’où je vis actuellement…

Parler des carrières de gypse n’était pas sans ironie et j’aimerai conclure sur cet aspect curieux des choses que parfois la recherche généalogique met à nu, cette impression que la vie se moque, voire parfois rit de nous pauvres mortels qui nous échinons à nous inscrire dans le temps. Partie pour une enquête sur les tréfonds de mon existence psychologique et familiale, je suis tombée sur un problème contemporain de désordre public. Mal répertoriées, fermées depuis un siècle et demi, les carrières de ce secteur de la Seine-et-Marne perturbent le territoire. L’eau s’infiltre, provoquant des effondrements du sol en surface, les fontis. Des gens se retrouvent du jour au lendemain avec de grands trous dans leurs jardins ! Et tout cela est de la faute de mes ancêtres !