Dis-moi comment tu enterres tes soldats, je te dirai d’où tu viens, les cimetières militaires de la Guerre 1914-1918

Dans l'épisode 4 de La Renarde, le lieutenant-colonel Frédéric Médard rappelle avec force l'imagerie de Verdun pendant la Guerre 1914-1918 : "ils ne passeront pas". Près d'un million et demi de soldats français tombent pendant cette guerre. Retour sur les cimetières qui les accueillent. 

La Renarde, episode 4
La Renarde, episode 4

Avec ¾ des cimetières militaires concentrés sur son territoire à l’issue de la Première Guerre mondiale, le Pas-de-Calais est devenu un lieu de mémoire vers lequel 600 000 personnes environ affluent chaque année. Au-delà d’être une destination de pèlerinage, ces cimetières font partie intégrante du paysage actuel, et se révèlent des témoignages anthropologiques précieux pour étudier la façon dont chaque nation enterre ses soldats.

Découvrir la carte Michelin n° 51 est édifiant. Une multitude de pastilles violettes dessine la ligne de front de la guerre de 1914-1918, la « grande guerre », celle qui une première fois a fait dire « plus jamais ça ». Dix millions d'hommes ont péri, dont 9 millions de soldats. Le département du Pas-de-Calais concentre les 3/4 des cimetières militaires : 20 allemands, 9 français, 1 portugais, 1 tchèque, 1 chinois, 17 mixtes et près de 250 dépendant de I'Ancien Empire britannique. Le nombre de tombes varie d’un site à l’autre, d'une quarantaine à près de 45 000. Avec le temps, ces sites sont devenus partie intégrante du paysage. Ils constituent également des lieux toujours vivants de pèlerinage, comme l’attestent les registres, signés par des visiteurs venus quelquefois de très loin. lls sont aussi devenus par la force des choses un vecteur de tourisme au niveau de Ia région. Le nombre de visiteurs est évidemment difficile à quantifier avec précision, mais tournerait autour de 600 000 personnes par an pour le Mémorial de Vimy, ce qui en fait le second site le plus fréquenté du Pas-de-Calais.

Cependant, ces cimetières ne sont pas que des lieux de mémoire. Par leur manière même de devenir constitutifs du paysage, ils servent le présent. Le propos est particulièrement évident pour les plus petits d'entre eux, issus du Commonwealth : Ils ont su mettre la géographie en valeur et articuler des étendues autrefois sans repères. Leur aménagement intérieur traduit également d'emblée leur appartenance à des nationalités différentes. À ce titre ils constituent de véritables documents d'anthropologie, tant la manière d'enterrer ses morts est propre à chaque culture.

On connaît l’histoire officielle, celle des combats, et les chiffres témoignant de très lourdes pertes durant les cinq premiers mois de la guerre : si l'armement était moderne, les conceptions d'attaque et de défense étaient restées traditionnelles. On connaît moins l’histoire du devenir des morts et des organisations qui se sont mises en place. Face à l‘ampleur du désastre, les pays belligérants ont dû en effet prendre très tôt des décisions. En France, la loi du 29 décembre 1915 promulgua le droit à une sépulture perpétuelle. Dans ce qui était encore l'empire britannique, dès 1915, une commission spéciale fut créée, l'Imperial War Graves Commission, sous l'égide de Fabian Ware, trop âgé pour combattre et qui choisit ainsi de se mettre au service de son pays.

Face à l‘horreur de la situation, les nations en guerre réagirent de la même manière : elles décidèrent d'offrir à chaque soldat une tombe personnelle. Jusque là, ce privilège était réservé aux officiers, dont le corps reposait généralement dans un caveau familial. Les simples soldats étaient enterrés ensemble, dans des fosses communes.

Le cimetière militaire est donc, à peu de choses près, une « invention » de la guerre de 1914-1918.

Toutes les nations en guerre ont cherché à impulser un sentiment d'éternité en évitant la sculpture sentimentale. Elles ont édicté des règles d'aménagement, fondées sur le principe d'égalité devant la mort. Quel qu'ait été le rang de la victime, les tombes furent toutes signalées par un même élément funéraire.

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Leffrincoucke, "le fort des dunes"

Les Britanniques retinrent la stèle, en raison du grand nombre de confessions qui se côtoyaient au sein de leurs troupes. Dans ce cadre, ils s'attachèrent ensuite à personnaliser, le plus possible les sépultures en gravant dans la pierre toutes les informations dont ils disposaient: nom, grade, date du décès, écusson du régiment, emblème de la religion (croix latine, étoile de David, croissant...) ou mention « libre penseur » et, parfois, une épitaphe choisie par la famille... Les Français, les Allemands et les Américains (même s'ils n'ont pas de cimetières près d'Arras) adoptèrent le principe de la croix latine, hormis pour les soldats juifs allemands et les musulmans qui furent identifiés par des stèles.

Cependant, une grande différence de sensibilité s'est imposée entre Britanniques et Français sur le sort réservé aux corps. Ceux-ci ont tout d'abord été enterrés sur le lieu même des combats, à l'endroit où ils étaient tombés, signalés par une croix de bois. Une fois la guerre terminée, se posa la question de la gestion de ces tombes.

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Les Français firent valoir le droit des familles à récupérer le corps pour l'ensevelir dans le lieu de leur choix, dans la mesure où elles le souhaitaient. Exhumer les dépouilles fut considéré comme une sorte de droit moral et l'Etat garantissait le cas échéant une sépulture militaire perpétuelle, à ses frais. En fin de compte, ce furent toutes les tombes françaises qui furent déplacées car les corps non réclamés furent regroupés dans des nécropoles, c'est-à-dire des cimetières militaires, ou bien, lorsqu'on ne pouvait plus les identifier, dans des ossuaires. Quelquefois, des carrés militaires avaient été implantés dans des cimetières civils. lls furent conservés. Les associations d'anciens combattants s’employèrent en outre à faire ériger des monuments commémoratifs.

Les corps allemands reçurent le même traitement, les vainqueurs imposant ainsi leur loi aux vaincus. Les tombes des soldats allemands furent déplacées et regroupées dans de grands sites, comme Neuville-Saint-Vaast.

Les Britanniques firent prévaloir une approche différente. Ils restèrent attachés en quelque sorte à un « droit du sol », ou une conception littérale du devoir de mémoire, et s'opposèrent à I'idée de déterrer les corps. Ils constituèrent une myriade de petits cimetières en lieu et place des combats qui aujourd’hui encore sont une caractéristique du paysage. Au sein du cimetière même, les tombes sont alignées en rang mais leur espacement est variable. Quelquefois, ces cimetières intègrent des tombes de soldats ennemis, signalant la mouvance de la ligne de front : lorsque le site était passé dans le camps adversaire, ceux-ci avaient respecté les morts, et enterré les leurs à côté.

L'Etat français mis gratuitement ces terrains à disposition des nations, adverses ou alliées, pour une durée illimitée, leur conférant un statut d’enclave territoriale. De fait, leur aménagement a été réalisé par des principes très différents.

Les sites français semblent avoir voulu avant tout exprimer crûment la douleur de la guerre : le cimetière est souvent implanté en bordure de la route et s’offre pleinement aux regards, en n’étant protégé que de manière fonctionnelle par un grillage. Les croix de bois du début ont été remplacées par des croix blanches en béton – qui était alors un matériau nouveau. Elles sont implantées de manière régulière sur un tapis de gazon avec, parfois, un rosier.

Le Commonwealth s’est préoccupé très tôt des sépultures de ses ressortissants, en mettant en place durant le conflit une commission spécifique, l’Imperial War Graves commission, puis en chargeant dès 1918 l’architecte très connu Edwin Luytens et la paysagiste Gertrude Jekill d’élaborer des principes d’aménagement, qui furent sur le terrain adaptés en fonction des caractéristiques du site. Le cimetière, généralement de petite, voire très petite, dimension, est bordé par un mur d’environ un mètre de haut, en pierre noire, et épouse les mouvements du relief. Ce mur se perçoit comme un socle d’où émerge le volume des arbres, chênes, charmes, tilleuls, hêtres, ifs. À l’intérieur, les tombes sont signalées par des stèles claires installées sur un lit de gazon. Le portail est en cuivre, des œuvres d’art sont parfois installées dans les bâtiments d’accueil, lorsque le cimetière est assez grand. Emiettés dans la campagne, ces lieux sont accessibles par un petit chemin en terre battue. Avec le temps, la vie ayant repris ses droits, certains se retrouvent dans des situations un peu folles, par exemple insérés dans une houblonnière. Tous ont en tout cas une grande valeur poétique et paysagère.

Les cimetières allemands témoignent des mêmes volontés paysagères. Leur inscription dans la campagne environnante est moins spectaculaire car il s'agit de sites de grande taille, implantés à proximité de la route – ce qui est un héritage français : en effet, les Allemands n’ont recouvré le droit de s’occuper de leurs sépultures qu’en 1926, soit 7 ans après la signature du traité de Versailles qui marqua officiellement la fin du conflit, à un moment où les morts avaient déjà été regroupés. Leur conception d’ensemble fut le fruit d'une équipe d’architectes et de paysagistes dirigée par l’architecte allemand Robert Tichier. Elle s’employa à adoucir la monotonie des lieux par des haies, des arbres et du gazon, véhiculant ainsi une idéologie pacifiste. Pour les chrétiens, les croix furent en bois jusqu’en 1966, puis remplacées par des éléments en fonte. Les soldats juifs disposent de stèles.

Héritières de cette histoire, trois organisations se partagent aujourd'hui la gestion de ces lieux : le secrétariat d'Etat aux Anciens combattants pour la France, le Commonwealth War Graves Commission pour les pays du Commonwealth ; le Volksbund Deutsche Kriegsgräberfürsorge (Association populaire allemande pour I‘entretien des tombes militaires).

 

Ce texte est issu du document intitulé Les cimetières militaires de la guerre de 14-18, un héritage culturel et paysager du Pas-de-Calais, édité par la Direction département de l’équipement du Pas-de-Calais en 1998 et rédigé par Françoise Arnold

 

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